“A mon arrivée en Inde, en mars 2019, j’atterris à Bangalore et un des premiers défis que je rencontre est le suivant : comment traverser la rue ? Les passages piétons sont rares et, en tant que Française, la logique qui est la mienne – regarder à droite puis à gauche et traverser lorsque la voie est libre – n’est de toute évidence pas de mise ici. Et cela pour une raison bien simple :
Le trafic ne s’arrête pratiquement jamais.
Il m’arrive donc à plusieurs reprises de rester un long moment sur le bord du trottoir, sans réussir à traverser, alors que les autres piétons à côté de moi se faufilent à travers les véhicules et atteignent le trottoir d’en face avec une relative facilité.
Un mois plus tard, lors de mon arrivée à Delhi, la circulation urbaine m’offre la même impression chaotique. Piétons, voitures, deux-roues et animaux semblent se croiser dans tous les sens, dans la plus grande confusion. Paradoxalement, les piétons donnent l’impression de se déplacer avec une certaine quiétude. Et c’est cela qui m’intrigue le plus :
Comment peut-on être si calme et assuré dans un contexte si chaotique ?
J’en parle à un ami indien de Delhi. Il me raconte sa propre expérience lors de son arrivée à Grenoble :
« A un moment, on a voulu traverser la rue alors que le feu était vert pour les voitures. Il y avait une voiture qui arrivait au loin et on a sous-estimé la vitesse à laquelle elle arrivait. À Delhi, les voitures roulent moins vite dans la ville. On a réussi à traverser mais on a dû presser le pas ! Et le conducteur a dû freiner pour ne pas nous rentrer dedans. Il a klaxonné et semblait très énervé ! Ça m’a étonné qu’il s’énerve pour ça… En Inde, on est plus souple avec la signalisation : chacun traverse quand il peut et ajuste son itinéraire par rapport à la circulation. »
Cette conversation avec lui, m’a fait prendre conscience de nos différences de perceptions par rapport au déplacement, à l’espace mais aussi à la prise de risque. Lorsque je lui demande quelle distance lui semble acceptable entre lui et une voiture qui roule à 40km/h, il me répond :
« En général 40 cm me semble suffisant mais à Old Delhi par exemple 40 cm, c’est beaucoup. 15 cm c’est très bien et si la voiture te frôle, c’est pas grave tu te penches un peu sur la gauche ou sur la droite quand la voiture passe près de toi et tu fais attention à pousser tes pieds« .
Au fur et à mesure de notre discussion, je me rends compte qu’on ne nous a pas transmis les mêmes conseils lors de nos apprentissages respectifs sur comment traverser la rue. J’ai appris à être disciplinée et attentive, mon ami indien a appris à faire preuve d’improvisation et de réactivité.
Après plusieurs semaines d’observation à Delhi, je dois dire que la circulation m’apparaît moins confuse et la logique sous-jacente aux déplacements des uns et des autres commence à transparaitre. Je remarque que lorsque les piétons traversent la rue, ils ont souvent la technique suivante : ils avancent petit à petit, gagnent du terrain quand l’espace se libère devant eux et changent de direction dès qu’un véhicule arrive et leur bloque le chemin. La traversée s’effectue rarement en ligne droite et la trajectoire du piéton se redéfinit à chaque instant sans que cela ne semble perturber les protagonistes. «
Inspiré d’un dossier de recherche effectué en licence d’ethnologie (L3) à l’Université de Strasbourg, TD Techniques du corps, langage non verbal et images (Gaëlle Lacaze) 2019