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« En 2006, je vivais à Changchun, en Chine, plus près de Vladivostok que de Beijing. J’ai commencé par prendre des cours de mandarin dans une école de langue. Ma professeure était plus jeune que moi, passionnante et aussi curieuse de moi que je l’étais d’elle. Elle parlait assez bien l’anglais et elle prenait beaucoup de soin à m’enseigner du vocabulaire nouveau mais aussi à m’expliquer les nuances de sens entre un mot et sa traduction. Un jour, je lui demande comment on dit « contradiction » en mandarin. Elle m’écrit un mot au tableau (矛盾) et elle m’explique que ce terme est en fait construit par l’association des termes máo (lance) et dùn (bouclier). Elle me raconte une fable chinoise selon laquelle un vendeur d’armes tenait un discours contradictoire car il prétendait à la fois que ses lances pouvaient détruire tous les boucliers et que ses boucliers pouvaient protéger de toutes les lances.

J’étais charmée par ce mot très imagé qui ne se référait pas à un concept abstrait comme en français mais plutôt à une histoire, à un exemple. Cette distinction concernant la façon de construire les mots est révélatrice d’une certaine façon de penser : plutôt imagée ou plutôt conceptuelle.

Plus tard, j’ai eu de nombreuses occasions de constater qu’un mot ne fait pas référence à la même réalité que sa traduction.

Prenons l’exemple des expressions. Lorsqu’on les traduit par leur équivalent dans une autre langue, on perd la signification littérale des termes. « It’s raining cats and dogs » n’appelle pas la même image que « il pleut des cordes ». De même pour les expressions de salutations. Un ami indien de Delhi m’expliquait qu’en Inde, il n’a pas l’habitude de dire bonjour aux personnes qu’il croise dans la vie de tous les jours : « je vais à la même épicerie près de chez moi depuis des années. Je connais très bien le vendeur et je le respecte bien sûr, mais je ne lui dis jamais bonjour quand je débarque pour acheter un truc. Il faut dire qu’en hindi « bonjour » se dit « Namaste », ce qui signifie littéralement « je m’incline devant vous ». Ce n’est pas vraiment la même chose de dire ça à quelqu’un que de lui souhaiter un « bon jour ».

Michel Sauquet et Martin Vielajius, évoquent dans leur ouvrage L’intelligence interculturelle, la situation ou un mot dans une langue se traduit dans une multitude de termes dans une autre. Prenons l’exemple célèbre – et parfois quelque peu exagéré – du mot désignant la neige en inuit. “Dans la langue inuit il y a une grande abondance de mots pour désigner la neige (celle qui tombe, celle qui est à terre, celle qui est dans les traces, etc.)” (1) Cette information n’est pas anodine si l’on souhaite comprendre le rapport de cette culture à la neige et plus largement, à son milieu naturel. Prenons maintenant le cas des mots considérés comme intraduisibles. Saudade est un terme brésilien qu’il est difficile à retranscrire. Les termes français « mélancholie » ou « spleen » sont des traductions qui semblent peu satisfaisantes (2). Dans son article La Saudade, Inês Oseki-Dépré nous éclaire sur cette spécificité linguistique : « L’origine portugaise de la saudade serait associée aux premières conquêtes en Afrique. C’est au moyen de ce mot soedade, puis saudade que les colons exprimaient leurs sentiments envers la distante patrie depuis Madère, Alcazarquivir, Arcila, Tanger, Le Cap Vert et Les Açores.» (3)  Saudade, un mot bien compliqué à saisir quand on le rencontre pour la première fois.

Cependant les difficultés de traductions sont parfois liées à des mots très simples. Un ami congolais me racontait l’incompréhension de certaines personnes françaises, lorsqu’il expliquait que quand il parle d’un de ses « frères », il ne s’agit pas forcément d’un frère de sang. Car dans sa langue maternelle, le mot « frère » désigne non seulement les autres enfants de ses parents, mais aussi ses cousins, ses amis proches.

Voici donc quelques exemples de ce qui nous échappe dans la signification des mots quand on ne parle pas une langue. Notre compréhension d’une société est largement liée au sens que nous donnons aux mots employés pour les décrire.

Apprendre une langue étrangère s’est accepter de sortir de sa zone de confort, de son cadre mental de référence. Dire et entendre les choses à travers le langage de l’autre, c’est déjà se placer dans sa logique linguistique. C’est aussi accepter d’être, au moins pour un temps, dans l’incompréhension, dans le flou, pour repartir à zéro, à travers un apprentissage aussi basic que celui du langage. Il me semble qu’il s’agit là d’une étape intéressante lorsque l’on souhaite rompre avec ses prénotions pour aller à la rencontre de l’autre. « 

  1. SAUQUET, Michel et VIELAJUS, Martin, 2014, L’intelligence interculturelle, Editions Charles Léopold Mayer (2014, p.341)
  2. Ibid (p.345)
  3. OSEKI-DÉPRÉ, Inês, 2008, « La « Saudade » », Les chantiers de la creation, vol.1. http://journals.openedition.org/lcc/103 (consulté le 16 décembre 2019

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